Interview Susan Manoff

– Bonjour Susan et merci de nous accorder cette interview. Vous êtes une artiste aux multiples facettes : vous avez débuté votre carrière en tant que pianiste soliste, mais aussi accompagnatrice. Comment vous est venue cette passion pour la musique ?

Susan Manoff – C’est une passion familiale ! J’ai eu de la chance de grandir dans une famille et atmosphère multiculturelles. Ma grand-mère était pianiste professionnelle et coach spécialisée en art lyrique, ma mère en jouait également, mais en tant qu’amateur et mon père chantait, jouait de l’harmonica et écoutait beaucoup de chansons folkloriques. Alors, j’ai toujours été enveloppée par une grande diversité musicale. Par conséquent, fascinée et certainement influencée par ma mère, j’ai effectué mes premières notes chez moi et faisait des ‘’concerts’’ avec des enregistrements. Les artifices possibles du spectacle me plaisaient déjà. La passion s’est dévoilée comme une manière de m’exprimer entre autres…

– Puis, vous avez découvert un rapport particulier avec la voix…

S.M – J’ai été subjuguée par ce que la voix pouvait m’apporter et surtout, le lien que j’avais avec elle. Depuis mon enfance, j’ai eu un rapport fusionnel avec les voix que j’affectionnais (en l’occurrence, celles de mes parents et de ma grand-mère). En parallèle, je ressentais une forme de résonnance linguistique à travers mes langues natives (l’allemand et l’anglais) qui me plaisaient. J’ai donc cherché à développer ce lien intime avec cette ‘’musique de la langue’’. Plus tard, je me suis familiarisée avec le chant à travers le Conservatoire où l’ensemble des élèves participait à des productions d’opéras avec des parties de chœur d’enfants. Mais le véritable déclic a été ma rencontre avec Gwendoline Koldofsky à mes vingt ans qui a assurément changé ma vie musicale. Par notre exploration sur la langue, la vibration, le souffle et le phrasé dans le répertoire du lied et de la mélodie, j’ai pu transposer cela sur mon jeu instrumental qui s’est dévoilé plus fluide et simple. Pour moi, le duo est une exploration du dialogue humain, il n’est pas que musical !  

– Vous assurerez la direction artistique de la masterclass avec les lauréats du Concours international de la mélodie 2021 qui se conclura par un ‘’Concert de printemps’’ le 24 avril prochain. Quels sont vos objectifs et comment aborderez-vous le travail avec ces jeunes artistes ?

S.M – Dans un premier temps, j’ai insisté pour que chaque chanteur(se) vienne accompagné(e) d’un(e) pianiste avec qui il/elle partage une affinité musicale qui va leur permettre d’approfondir le travail ensemble. Donc, l’exercice consiste à encourager la participation de tous les sens et à rentrer en relation avec le texte et la musique. Un de mes objectifs est de les rendre indépendants afin qu’ils puissent être maîtres de leurs instruments. J’essaye donc de toujours de les encourager à analyser leurs propres sensations. Hormis le travail avec les artistes, j’aime contribuer à élargir l’ouverture d’esprit sur l’importance essentielle et indissociable du piano dans un duo car, malheureusement, nous vivons dans un monde qui est souvent plus intéressé par un(e) héro(ïne), que par un dialogue vivant entre deux artistes totalement complices.

– Quelle est la difficulté la plus récurrente que vous rencontrez chez les jeunes chanteurs ?

S.M – Selon moi, ce serait la sous-estimation de l’importance du corps car il est primordial et nécessaire  dans notre métier. Dans la perte du corps, il y a souvent un oubli de soi-même. Une majorité de jeunes chanteurs s’obstine à acquérir LE timbre parfait et délaissent le corps. Il en va de même pour les pianistes dont le corps est vital ! Aujourd’hui, beaucoup concluent que le corps n’est essentiel que pour l’esthétique du métier, mais il représente plus que cela ! Il permet de trouver l’élasticité, la résonnance et la couleur vocale. Sans ces facteurs, ils ne peuvent pas proposer de phrasés, de nuances, ni de tonicité. En tant que pianiste, ce serait comme jouer du piano sans l’instrument même. Les répercussions de cet aveuglement se dévoilent dans les obsessions sur le visuel et toutes ses possibles déformations.

– Pour finir cette rencontre, quels sont vos projets ?

S.M – Il y en a beaucoup ! Je continue à développer de nouveaux projets avec les sopranos Patricia Petibon et Véronique Gens, que je considère comme mes sœurs et qui ont enrichi ma vie musicale. Pour Patricia, ce sera un projet autour de ‘’La Voix Humaine’’ de Poulenc qui devrait sortir dès l’automne prochain et pour Véronique, nous donnerons un concert consacré à Reynaldo Hahn le 9 juin prochain à l’Auditorium du Musée d’Orsay qui abordera entre autres des mélodies moins connues de ce compositeur ainsi que quelques pépites pour piano solo. Enfin, plusieurs masterclass estivales sont au programme, notamment à Heidelberg où je serai l’une des premières collaboratrices femmes à intervenir au sein de ce(tte) festival/ académie. C’est une grande fierté et il était temps !

 
Propos recueillis par Marjorie Cabrol

Retrouvez Susan Manoff pour cette masterclass du 22 au 24 avril prochain ainsi que notre traditionnel mais exceptionnel Concert de Printemps en l’Espace Simiane (Mairie de Gordes) ! 

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